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Les Passantes

Je veux dédier ce poème

A toutes les femmes qu'on aime

Pendant quelques instants secrets

A celles qu'on connaît à peine

Qu'un destin différent entraîne

Et qu'on ne retrouve jamais



Je suis né en 1942, en pleine guerre. Mes parents sont arrivés ici alors que ma mère était déjà enceinte. Ils ont vécu un peu chez des amis, dans cet appartement où je suis né quelques mois après. Cette femme que j’aime pourtant d’un amour inconsolable, je l’ai à peine connue, sauf à ces instants secrets où elle me portait en son corps. Quelques semaines à peine après ma naissance, des hommes l’ont interpellée dans la rue et l’ont emmenée avec eux. Elle a disparu ainsi, entraînée par ce qu’on appelait pudiquement « le destin » : sur les photos de cette époque, une étoile jaune barre son sein gauche. On ne l’a jamais retrouvée, et, depuis, je porte en moi, tel un oiseau blessé, cet amour qui palpite comme une déchirure jamais cicatrisée.



A la compagne de voyage

Dont les yeux, charmant paysage

Font paraître court le chemin

Qu'on est seul, peut-être, à comprendre

Et qu'on laisse pourtant descendre

Sans avoir effleuré sa main



En 1948, je vivais seul avec mon père, dans ce même quartier où nous étions restés. Tous les matins, la fille de nos voisins venait me chercher pour m’amener à l’école. Déjà grande (elle allait sur ses onze ans), elle avançait sans un mot. Moi, du haut de mes six ans, je la trouvais incroyablement belle, avec des yeux qui me plaisaient bien mieux que le paysage. Consciente de son effet, elle me faisait porter ses affaires, usant, la belle fleur, de tout son charme pour me mener par le bout du cœur ! Mais malgré le poids (des cartables et de son indifférence), le chemin me semblait toujours trop court ! En arrivant, elle me faisait franchir le portail de l’école des garçons avant de courir vers la sienne, pressée de retrouver ses amies. Me retournant, je suivais des yeux ma compagne de voyage, la regardant descendre les marches qui menaient vers sa classe, juste en face de la mienne. Malgré l’envie qui me tenaillait, je n’ai jamais osé ne serait-ce que frôler sa main.



A celle qu'on voit apparaître

Une seconde à sa fenêtre

Et qui, preste, s'évanouit

Mais dont la svelte silhouette

Est si gracieuse et fluette

Qu'on en demeure épanoui



Quelques années plus tard, ce fut mon tour d’entrer au collège ; j’étais alors devenu assez grand pour m’y rendre seul. Chaque matin, en franchissant la grille d’accès de la cour bordée de platanes, je ne pouvais m’empêcher de tourner les yeux vers la maison du concierge. Il vivait dans l’enceinte de l’établissement, comme c’était l’usage, et bien évidemment sa famille était avec lui. Or, certains jours, sa fille, du même âge que moi, se tenait derrière la fenêtre, à demi cachée derrière les rideaux. Je n’apercevais que sa frêle silhouette et sa main gracieuse retenant le rideau, prête à le laisser retomber prestement si nos regards se croisaient. Elle avait le visage d’un ange, et cette vision furtive d’un coin de paradis suffisait pour épanouir mes journées.



A la fine et souple valseuse

Qui vous sembla triste et nerveuse

Par une nuit de carnaval

Qui voulut rester inconnue

Et qui n'est jamais revenue

Tournoyer dans un autre bal



En 1957, je venais d’entrer au lycée en section littéraire. Je me souviens particulièrement d’un bal, un soir de carnaval, où je tombais littéralement sous le charme d’une jeune fille au visage si triste que j’aurai tout donné pour la consoler. Elle accepta de danser avec moi, sous le regard inquisiteur d’une tante habitant dans notre rue, mais refusa catégoriquement de me donner son nom et la raison de sa langueur. Elle ne revint jamais dans le quartier et sa tante m’expliqua bien des années plus tard, qu’elle souffrait depuis l’enfance d’une grave maladie à laquelle elle finit par succomber quelques semaines seulement après notre valse hésitante. Je me suis rendu sur sa tombe, lui rendre hommage et lui dire que ce soir-là, un coup de foudre assassin avait laissé dans mon cœur le dessin d’une petite fleur lui ressemblant.



A celles qui sont déjà prises

Et qui, vivant des heures grises

Près d'un être trop différent

Vous ont, inutile folie,

Laissé voir la mélancolie

D'un avenir désespérant



J’ai obtenu mon baccalauréat sans trop de difficultés, et je suis parti étudier la philosophie sur les bancs de l’université, à l’autre bout de la ville. C’est là que j’ai rencontré celle qui fut ma première amante, l’initiatrice de ma sensualité naissante. Il s’agissait de la jeune femme d’un de nos vieux professeurs, et nous étions nombreux à nous demander en les voyants « comment peut-il encore lui plaire ? Elle au printemps, lui en hiver … ». Cette interrogation resta un mystère mais ce qui le fut moins, ce fut pour moi la découverte du quotidien gris et mélancolique de cette femme encore belle, trompée par un mari charismatique qui ne dédaignait pas les jeunes étudiantes qui tournaient autour de lui. Elle regrettait amèrement de lui avoir donné sa main, d’avoir gravé son nom au bas du parchemin, se rendant ainsi prisonnière d’une vie qu’elle subissait, condamnée par de folles et inutiles règles de bienséance à s’accommoder de cet avenir désespérant.



Chères images aperçues

Espérances d'un jour déçues

Vous serez dans l'oubli demain

Pour peu que le bonheur survienne

Il est rare qu'on se souvienne

Des épisodes du chemin



Après quelques années passées à user les bancs de la fac, je suis devenu professeur de lettres et philosophie, dans un lycée de province. C’est là que j’ai rencontré ma femme, enseignante elle aussi dans le même établissement. J’en suis très rapidement tombé profondément et sincèrement amoureux, ne doutant pas un instant qu’elle serait la femme de ma vie, et notre bonheur a effacé les images de mes anciennes amours entraperçus. Nous nous sommes mariés, par une belle journée du mois de juin 1967, et nous avons eu ensemble deux enfants, deux garçons nés en 1970 et 1974. Notre vie était belle, douce et tranquille. Nous partions chaque été en vacances à Sète, sur le littoral Méditerranéen. C’était une petite ville portuaire, pas encore envahie de touristes (préférant le modernisme de La Grande Motte ou le naturisme du Cap d’Agde) et dont les maisons colorées se reflétaient dans les nombreux canaux sillonnant la ville et sur lesquels flottaient les barques blanches et bleues ou rouges des jouteurs de la St Louis. Une charmante petite église se dressait, non loin de la plage dite de « la corniche ». Aujourd’hui, à mon grand regret, une barre d’immeuble en barre l’horizon et la petite église a été détruite et remplacée par un édifice religieux d’architecture moderne certes, mais sans âme. L’estivant-poète qui fait du pédalo sur la vague en rêvant, voyant cette grève où le sable est si fin, supplierait aujourd’hui pour ne pas être enterré à cet endroit qui a perdu son charme !



Mais si l'on a manqué sa vie

On songe avec un peu d'envie

A tous ces bonheurs entrevus

Aux baisers qu'on n'osa pas prendre

Aux cœurs qui doivent vous attendre

Aux yeux qu'on n'a jamais revus



C’est en 1984 que le ciel m’est tombé sur la tête, lorsque ma femme a demandé le divorce. J’étais sonné, je n’avais jamais envisagé que cela puisse nous arriver. Elle disait qu’elle n’en pouvait plus de mon caractère rêveur, de mes heures passées à écrire des textes qui n’avaient aucun sens et qu’elle avait maintenant envie de faire des choses pour elle. Elle a déménagé, emmenant les garçons avec elle. Malheureux, déçu et méfiant, je m’enfermais chez moi, renonçant aux amours trop frivoles et préférant rester dans ma lune avec mes chansons, mes fleurs et mes chats. Souvent, couché seul dans le lit de cette maison désormais silencieuse, je repensais avec beaucoup de regret et une pointe d’envie à ces anciennes amours entrevus, ces bonheurs désormais évanouis, ces visages que je n’avais jamais revus.



Alors, aux soirs de lassitude

Tout en peuplant sa solitude

Des fantômes du souvenir

On pleure les lèvres absentes

De toutes ces belles passantes

Que l'on n'a pas su retenir



Aujourd’hui, les enfants sont grands, ils ont fait leur vie et je suis un heureux grand-père, jeune retraité de 65 ans. J’occupe mon temps entre le jardinage et les week-ends en famille. Mais la semaine est souvent longue, et les jours s’égrènent, me rapprochant inexorablement du jour où je ne serai plus là. Et, dans mes soirées de solitude, étouffé par la lassitude, je revois souvent les fantômes de ces belles absentes, et des promesses que je n’ai pas su (re)tenir. Je me demande alors si, quand je serai passé par-dessus bord le bateau de ma vie, combien de temps mettra le trou dans l’eau pour se refermer derrière moi ? Combien de temps et à qui, je manquerai encor’?

Myriam