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Chap X : Autre subjectivité (Brandon)

Je m'appelle Brandon, j'ai dix-huit ans, et je suis amoureux
de M.

C'est pour pouvoir être avec lui en tête-à-tête que je me suis
mis à fumer du haschich, car M. est revendeur occasionnel.

Si je disais à M. ce que je ressens pour lui, l'envie que j'ai
de lui, il me mépriserait ; sans doute qu'il m'insulterait, me
traiterait de sale pédé, et je ne le verrais plus. C'est
pourquoi je ne dis rien.

Je sais que M. me méprise, car quand je suis avec lui je suis
tellement ému, j'ai tellement de mal à contenir mon désir, qu'à
vrai dire je parle et me conduis comme un parfait imbécile. Il
me vend le haschich bien plus cher que le prix fixé par le cours
du marché clandestin des portes cochères, et cela me peine, car
je sais qu'en acceptant cela sans protester, je me déprécie à
ses yeux. Mais ai-je bien le choix ? De l'aimer, d'en être
méprisé ? Il me semble parfois que c'est mon destin.

Ce jour là, nous étions, lui et moi, dans la cuisine. Il venait
de me couper un morceau de haschich dans une savonnette ; cette
opération nécessite l'utilisation d'une lame de couteau chauffée
sur le gaz : voilà pourquoi c'est là que nous la réalisons.
C'est là, assis de part et d'autre de la table sur laquelle mon
père a cloué une toile cirée à carreaux rouges et blancs, que
nous fumons, et que je regarde bouger les muscles sous sa peau,
écoute le timbre de sa voix, toutes choses qui m'enivrent plus
sûrement que les fumées du haschich.

Nous avons soudain entendu des cris en provenance de la boutique.
Il y avait la voix de mon père, et les voix de deux femmes. Après
quelques minutes où nous avons subi ces cris hystériques, M.
s'est levé, et m'a invité à l'accompagner pour voir ce qui se
passait. Nous sommes donc allés épier le spectacle à travers
le rideau fait d'épaisses bandes de plastique rouges et blanches
qui, la journée, sépare la boutique d'une pièce que mon père
appelle le magasin, où il entasse des cartons, et qui ne fait
vraiment partie ni de la boutique, ni de notre appartement.

Mon père était en compagnie de deux femmes, assez vulgaires
comme toutes celles qu'il aime à emmener dans le magasin pour
une étreinte rapide. La plus âgée des deux, je la connaissais
bien de vue, c'était Cécile Pluche, une femme d'environ 35 ou
40 ans, avec, pardonnez-moi, des gros seins : mon père aime
beaucoup ce genre là. Et l'autre, je ne l'avais jamais vue,
une fille jeune, pas beaucoup plus vieille que moi, je crois
qu'on peut dire : très féminine, parce que c'est ce genre de
personne qu'on devrait aimer quand on est un garçon de mon âge.
Je le sais bien.

C'est celle-ci qui, d'un geste rapide, a poignardé la première,
juste sous le sein gauche. Dès le début, je m'étais placé juste
derrière M., pour regarder par-dessus son épaule : ainsi, mon
corps frôlait le sien, et cette proximité m'était délicieuse.
J'ai senti à ce moment là M. tellement captivé par le spectacle,
que je me suis carrément appuyé sur lui : il n'a rien dit, sans
doute ne s'est-il rendu compte de rien. Pendant une minute qui
m'a paru une éternité, j'ai eu son corps contre le mien. Je n'ai
plus rien vu ni entendu d'autre.

Nous sommes revenu dans la cuisine, la tête me tournait
terriblement, des lumières dansaient devant mes yeux ; M. a
fait sur ce qui venait d'arriver des commentaires que je n'ai
pas entendus. Je gravais en moi le souvenir de cette étreinte
volée.

Hervé