Destination : 7 , Objet banal mais capital.


La duchesse de porcelaine.

Il me l'avait ramenée de Dysneyland-Paris, posée sur mon bureau avec précaution. Elle avait parcouru huit cents kilomètres pour me rejoindre. Elle brillait d' un merveilleux éclat.
Avant de partir, il m'avait dit:
- Puisque tu ne veux pas venir avec nous pour encadrer les élèves là-bas... je comprends... tu préfères veiller ici sur le plus grand nombre... Puisque tu es ma meilleure amie... Dis-moi ce qui te ferais plaisir...
J'avais dit non. J'avais dit rien. Et finalement, Duchesse.

Il l'avait posée sur mon bureau avec tendresse. Elle trônait, coruscante, sur le socle clair. Elle s'y trouvait bien. Je flattais la porcelaine neigeuse chaque matin, avant de m'asseoir derrière l'agenda. Je lui disais: - Bonjour Duchesse! et je me mettais au travail. Mon aristochatte nacrée accompagnait ma journée en douceur. Le soir, je retrouvais Poupète, mon angora blanche; la même en vrai.
Je lui disais: -Bonsoir Poupète! et elle secouait son manteau lactescent de plaisir.
Cependant, elles n'avaient que leur physionomie en commun. Poupète faisait partie de ma vie privée, de ma maison, de mes soirées. Duchesse était un objet public, connu et reconnu, la seule porcelaine qui eût jamais été de valeur à mes yeux.

Quand il passait me voir, il s'étonnait:
- Tu te rends compte, ce périple pour venir à toi! Tout ce trajet en train dans la poche de ma parka! Et dans le wagon, ça chahutait! Je n'avais d'autre préoccupation que de la protéger, ta Duchesse!

Hélas, par un jour plus froid que les autres, il me rendit visite emmitouflé dans sa parka, en précisant: -Il gèle dans les couloirs!
Volubile et joyeux, il pointa du doigt l'emploi du temps au mur et s'exclama: - C'est cool! J'ai une heure de trou!
Mu par l'exitation, son bras bouscula Duchesse, qui tangua, hésita... et se brisa sur le sol. Les éclats scintillants de porcelaine jonchaient le terne et gris revêtement. Nous ne dîmes rien. C'était ce que nous avions de mieux à faire. Duchesse en mille morceaux ne pouvait être réparée. Dépités, nous ramassâmes les débris, et les jetâmes. Que pouvais-je reprocher? Il était mon meilleur ami, il ne l'avait pas fait exprès...
Ce soir-là, Poupète estima peut-être que je n'étais pas dans mon assiette!
Ensuite, il y eut quelques matins tristes.

J'avais fini par oublier ma duchesse de porcelaine, lorsqu'un jour, avec un merveilleux sourire, il déposa sur mon bureau un nouvel objet:
-Tiens! Celui-là est en résine! Et il est bien plus rigolo!
Il s'agissait d'un chaton roux facétieux, qui trempait son appendice caudal et ses pattes arrières dans un seau de peinture rouge.
Je pris un air réjoui, mais il ne me plaisait guère. Bof... drôle d'objet...

Depuis, quand je prends place derrière mon agenda, quand je regarde le seau et son diablotin, je songe à ma si belle duchesse de porcelaine...

Cath