Destination : 155 , Portraits d'ailleurs


Carmen

Peindre d'abord une petite maison blanche

pleine de rires et d'enfants.

Peindre ensuite quelque chose de joli

une nappe brodée,

quelque chose de simple

un drap de lin ajouré,

quelque chose de beau

une mantille en dentelle de Calais,

quelque chose d'utile

du fil satiné, un dé, des ciseaux dorés,

pour la couturière.

Placer ensuite la toile sur la table de bois,

au milieu des miettes de pain blond,

près du miel et de la confiture

qui bourdonnent d' abeilles.

Dans la cuisine,

dans la chambre,

dans le jardin.

Se cacher derrière les persiennes

et t'attendre à l'ombre du figuier.

A travers les jalousies,

te regarder ranger ton ouvrage.

De tes petites mains blanches,

étendre le linge parfumé de lavande.

Te pencher sur ton miroir

et coiffer tes longs cheveux noirs.

Te surprendre au détour d'une allée

à enfouir ton minuscule nez

dans les pétales d'une rose fanée.

Suivre la courbe sombre de tes sourcils.

Recueillir une larme dans la braise de ton regard.

Caresser ta joue pâle,

esquisser l'ourlet de tes lèvres fines.

Laisser les enfants se blottir sur ton sein,

s'endormir dans ton odeur,

mélange de cannelle et de fleur.

Arrêter le temps à cet instant.

Du bout du pinceau, le fixer à jamais.

Carmen assise au jardin

et les enfants autour.

Suspendre ce tableau.

Ne jamais admettre que ta peau d'argile blanche

brutalement rougisse en perles de sang,

que tes longs cheveux noirs s'étalent

en vagues sombres sur la terre séchée,

que la brûlure du chergui éparpille les fleurs

et laisse les enfants hébétés.

Peindre Carmen dans le parfum des roses,

dans l'odeur de la lessive

et des piments grillés.

Dans les dentelles, les broderies.

Peindre Carmen dans la petite maison blanche.

Peindre Carmen dans le cœur de ma mère.

Carmen, Carmencita,

petite grand-mère inconnue.

Abuelita mia,

Passagère trop vite disparue,

en secret, pour la première fois,

je te peins.

Fabinuccia