Destination : 86 , Droit dans le mur !


Emmuré vivant

Il en est des murs de pierres sèches comme de la parole d’un enfant meurtri, il suffit de les pousser un peu pour qu’ils s’écroulent sous vos doigts et vous révèlent parfois des trésors bien cachés dans leurs anfractuosités.
Francis arrivait tout droit de son Rwanda natal, en 1999, au moment où ce pays subissait un vrai nettoyage ethnique. Il avait un peu plus de neuf ans, et au premier abord, il était d’une stature plutôt forte pour son âge. Son visage aux caractéristiques de son ethnie n’était pas différent de ceux des autres petits rwandais : belle couleur ébène, cheveux crépus, bouche lippue. Cependant, ses yeux noirs comme des billes d’onyx, pleins de malice, vous regardaient toujours à la dérobée et, à la moindre sollicitation, ses narines se mettaient à palpiter comme celles d’un petit animal aux abois.
Là où la situation devenait délicate, c’était au moment d’obtenir une parole. Francis ne parlait pas, il baissait la tête, il faisait des ronds dans la poussière du bout de son pied et…il restait muet. Son frère, plus jeune, ne maîtrisait pas bien notre langue, mais il s’exprimait. Ses parents parlaient un français un peu approximatif mais en aucun cas, ils ne nous avaient signalé une difficulté quelconque concernant ou la compréhension ou l’expression de leur enfant. Ils nous avaient juste signalé que Francis n’apportait jamais son cartable à la maison ; renseignements pris, effectivement, il le cachait dans une haie à proximité de l’école. À ce rythme là, il ne risquait pas de progresser en langue française !
Cependant, on ne peut pas dire qu’il ne s’exprimait pas du tout. À chaque récréation ou inter -classes, Francis avait l’art et la manière d’être mêlé aux bagarres. À ce moment là, ses poings parlaient, et comme il était plutôt puissant, les autres enfants les craignaient. Trop souvent, Francis se retrouvait sanctionné, isolé. Il ne se plaignait pas, il ne se rebellait pas. Il était et restait irrémédiablement muet.
Les éducateurs, dont j’étais, essayaient vainement de comprendre ce qui se passait chez ce gosse. Les uns après les autres, nous avons tenté des stratégies d’approche qui se sont avérées peu concluantes. Quelques monosyllabes, quelques grognements, mais aucun investissement scolaire, à peine un petit éveil social.
Il fuyait, il avait peur, il doutait de tout humain, il n’arrivait plus à faire confiance. Il n’avait pas de copains, bien sûr, puisqu’il était capable d’agresser n’importe lequel d’entre eux pour des motifs que personne ne comprenait.
La guerre l’avait- elle à ce point meurtri qu’il avait décidé une fois pour toutes de s’enfermer dans sa tour d’ivoire ?
Plus le temps passait, plus les chances d’insertion s’amenuisaient. Même entre collègues, nous n’étions plus d’accord ; l’un estimait que tout espoir était perdu, que peut -être, cet enfant avait un retard dont personne n’osait nous parler ; l’autre, plus optimiste (mais peut -être irréaliste) persistait à croire que les lueurs qui brillaient souvent au fond de ses yeux ne pouvaient être celles d’un enfant attardé.
Le troisième trimestre approchant, il fallut bien admettre que le retard accumulé laissait peu de chance quant au passage dans la classe supérieure, et c’est avec une certaine douleur que nous dûmes entériner un constat d’échec.
Et puis, à la mi- avril, nous avons accueilli Égide, qui arrivait lui aussi de Kigali. Il était beaucoup plus fluet que Francis, mais il avait le même âge et nous l’avons donc mis dans la classe de Francis.
Celui-ci s’est alors investi protecteur, traducteur, accompagnateur … Ils avaient en commun tout un passé d’horreurs dont Francis n’arrivait toujours pas à parler mais qui l’autorisait à dire à son camarade « de combats » ce qu’il avait déjà emmagasiné de notre langue. Longtemps, ils ont utilisé un « sabir » spécifique à eux deux, mais, du même coup, avec les autres, la parole s’était libérée et nous avions enfin, en face de nous, un vrai petit garçon de dix ans et non plus une espèce de petit loup inquiet et sauvage.

Nous avons alors fait les démarches nécessaires pour que les deux garçons participent à un groupe de paroles et très vite, les retards se sont tant et si bien comblés qu’un an et demi plus tard Francis accédait au secondaire au même âge que ses camarades.
La permission de croire à nouveau en l’humanité lui était apparue avec l’arrivée d’Égide – ils n’étaient pas tous morts- il n’avait plus besoin de se préserver derrière la muraille de l’angoisse, la haine et la douleur. Les bases d’un nouvel édifice pouvaient se mettre en place.

Mamyjaja