Destination : 288 , Métamorphoses artistiques


Fièvre picturale

Une forte fièvre installait la démence dans sa pauvre tête et libérait dans son corps décharné des fleuves tantôt bouillonnants, tantôt glacés.

Son lit était un radeau qui dérivait, se cognant aux tableaux soudain agrandis qui ornaient les murs de sa chambre.

Il entra ainsi, hagard, balbutiant dans une brasserie du 19ème siècle et s’assit devant une jeune femme d’une grande beauté, dont la sobre robe noire faisait irradier le blanc de sa peau. Elle semblait vouloir écrire une lettre mais une profonde songerie le lui interdisait. A côté du papier à lettre caché par un buvard taché se tenait en équilibre sur deux soucoupes un verre de Porto.

Il dit en claquant des dents : « Voilà si longtemps que je suis amoureux de vous » Elle lui sourit en buvant une petite gorgée de Porto. « Et moi je ne vous aime pas. Vous le savez bien. D’ailleurs j’allais vous écrire une lettre de rupture ». Elle se leva avec grâce. « Vous allez rejoindre l’autre ? ». Elle lui sourit encore et s’envola dans le paysage en traversant aisément la grande vitre de la brasserie.

Quelle douleur, quelle frustration, quelle colère l’animèrent. Il manœuvra son lit de façon à lui faire prendre de la hauteur. Il allait la poursuivre. C’était décidé, il l’étranglerait, elle et son nouvel amant. Il trouverait la force de faire cela malgré ses mains qui gigotaient en oiseaux libérés.

Pourquoi toutes les femmes le repoussaient-elles ? Cela avait commencé par sa mère. Cette moue de dégoût lorsqu’il tentait un geste tendre. Il aurait aimé pouvoir enfin pleurer.



Il vit au loin au beau milieu d’un champs un homme et une femme qui priaient. Le soleil déclinait dans des vapeurs orange et mauves. Une brouette chargée sommeillait vaillamment.

« Est-il possible que jamais on ne soit aimé ? » demanda-t-il au couple. Les paysans tournèrent vers lui leur tête d’épouvantail. Ils grimaçaient horriblement. « Et toi nous as-tu aimés ? As-tu défendu notre cause, lorsque tu étais au ministère ? Tu as laissé mourir les campagnes au profit des villes ». Il se sentit penaud, c’est vrai qu’il n’avait été qu’un ministre de pacotille à l’Agriculture, d’ailleurs il aurait préféré une nomination à l’Industrie, là il aurait fait des merveilles ! « Monsieur le Ministre les meules de foins brûlent ! » « Laissez-les brûler ! Les incendiaires finiront bien par se fatiguer »



Une escadrille de corbeaux noirs fonça soudain vers lui. Ils croassèrent : « Viens vite, dans l’autre champ, Vincent va se faire sauter la tête. Il ne faut pas rater le spectacle ». Sauver Vincent ! Lui arracher le fusil des mains en l’assurant qu’il avait du talent et que cela serait reconnu par le monde entier et même, qu’il deviendrait l’artiste le plus aimé des japonais !

Le Lit tomba lourdement dans les blés hauts qui disparurent.

Il entendit un claquement qui raisonna douloureusement dans sa tête.

Il ouvrit les yeux avec difficulté et vit la silhouette floutée d’un docteur.



Evelyne Willey

EVELYNE W