Destination : 350 , Sur Naturel


A nos Actes Manqués

Je n’étais pas revenu depuis mon départ, ma fuite désespérée, vingt ans auparavant. En descendant du train, j’avais pensé, « Back to the city again, welcome home, boy ! ». C’est Quelque chose de bizarre, que de me retrouver là, Encore un matin. Est-ce une Bonne idée ? Il y a ici, partout, à chaque angle de rue, Des bouts de moi, un souvenir qui me criait « Bienvenue sur mon boulevard ». Je voudrais Fermer les yeux, remonter le passé, refaire en quelque sorte le chemin A l’envers. Chaque pas me ramène vers elle. Et l’on n’y peut rien.

Ma mère, Natacha. Elle était née en 17 à Leidenstat, une année qui fut pour beaucoup pareille à une Nuit sans fin, emplie de Peurs et de Poussière, un crépuscule Entre gris clair et gris foncé. Petite fille, elle a grandi dans un Tout petit monde, pétri de valeurs et de croyances religieuses qui frôlaient la superstition. Comme elle était une fille, on lui inculquait son devoir, jour après jour, année après année : « Fais des bébés, fonde une Famille ». Il n’y avait pas, à cette époque, de place possible pour vivre une Autre histoire. Elle avait 17 ans quand elle avait rencontré, Juste quelques hommes, Juste un petit moment. Juste après, elle s’était aperçue qu’elle était enceinte. Quand ses parents l’ont appris, ils l’ont mise à la porte. Elle les avait déshonorés. « A quoi tu sers ? », a crié son père en ajoutant, « Ne Compte pas sur moi ! Les filles Comme toi, elles vivent Là-bas, sous Les murailles » Ses Frères n’ont rien fait pour la soutenir, ils se tenaient là, devant elle, Sans un mot. Elle les a regardé et, tout doucement, elle leur a répondu à tous : « Si je ne suis plus Des vôtres, alors c’est que C’est pas d’l’amour. » Alors, Elle a fait un bébé toute seule. Et puisque c’est ce que lui avait dit son père, elle est devenue ce qu’on appelle des Filles Faciles. Elle a fait de son mieux pour s’occuper de moi, entre toutes Les Choses qui la faisait Veiller tard. Lorsque j’étais petit, quand elle rentrait, elle s’asseyait au bord de mon lit pour me fredonner, dans un murmure très Doux, des berceuses « Dors, bébé dors » et Chanson d’Amour, « Si je t’avais pas ». Elle m’inventait Des vies héroïques, merveilleuses, fantasmagoriques, très différentes de la sienne. Elle me disait : « Sois Plus fort, pour ne pas vivre comme moi La vie par procuration. Tu ne dois avoir Peur de rien, Blues. Pas toi. ». Mais très vite, j’ai reconnu sa fragilité derrière ses Délires schizo maniaco psychotiques. Et surtout, Je l’aime aussi.

J’ai grandi, je suis devenu un jeune homme, dans un monde chaotique qui sortait d’une longue errance meurtrière. J’étais assez mélancolique et solitaire, je me disais que La vie s’est mieux quand on est amoureux, et qu’il y avait sûrement Quelque part, quelqu’un qui serait pour moi plus qu’une âme sœur, un peu comme Le frère que j’ai choisi. Mais par-dessus tout, je voulais aller Au bout de mes rêves. Je me disais : « Il suffira d’un signe ! »

C’est pour cela que, dès que j’ai pu, je suis parti d’ici. Je voulais aller loin, voyager, écouter ce Que disent les chansons du monde. Ma mère a beaucoup pleuré mais elle n’a pas essayé de me retenir de force. Au contraire, elle m’a soutenu : « Tu ne peux Appartenir à personne d’autre qu’à toi-même, Blues. Si quelqu’un te dit le contraire, C’est pas vrai. Tu ne pourras peut-être pas toujours Être le premier, mais je te souhaite par-dessus-tout de Vivre cent vies, pour toi, pour moi : Envole-moi, mon fils, que ta liberté brise Toutes mes chaînes ! C’est ta chance, Elle t’attend : saisie-là. Et qu’importe Quel Exil tu vivras : Quand la bouteille est vide, Quand tu danses, Quand la musique est bonne ; nous serons toujours Ensemble. Depuis que tu es né, Je te donne tout mon amour et Reprendre, c’est voler… Alors Puisque tu pars, Sache que je… que J’taimerai quand même, quoi que tu fasses et où que tu sois ».

Je suis parti, pendant des années j’ai vécu loin d’ici, loin d’elle. J’étais Le Coureur, as Long is the Road. Elle ne m’a jamais demandé de revenir, heureuse de ce que je vivais. Nous nous sommes beaucoup écrit, toujours. De longues lettres, j’aimais lui Parler d’ma vie, de mes Medley. Je lui disais : « Je chante pour ça, maman, pour que Tournent les violons ».

Et voilà, il y a trois jours, j’ai reçu un télégramme. Elle est tombée dans son appartement, et personne ne s’en est aperçu. Un voisin inquiet a alerté les secours trois jours après. La camarde a réussi Le Rapt ! Alors, je suis revenu. Ma douleur est au moins aussi grande que ma culpabilité. J’ai l’impression de l’avoir abandonnée, pourtant, ce n’était Pas l’Indifférence !

Je marche seul vers l’hôpital, sous La pluie. Je revois son visage, sa bouche Rouge et tous Les p’tits chapeaux dont elle aimait s’affubler. Je me rends compte que ce que j’ai le plus aimé chez elle, c’est Qu’elle soit elle.

Dans la salle d’attente, un médecin m’explique qu’elle a vraisemblablement succombé à un syndrome du Jeanine médicaments blues. Un voisin, que je ne connais pas me raconte combien elle m’aimait, combien elle était fière de moi. Il ajoute, En passant, sur un ton Confidentiel qui me transperce le cœur : « Je ne vous parlerai pas d’elle mais elle disait souvent « Je voudrais le revoir mais Ne lui dis pas ! ». Quand Il part, j’ai envie de vomir.

Je me retrouve face à son corps que je ne reconnais plus, pourtant mon cœur, lui, n’a pas une seconde d’hésitation. Elle ne me voit pas, elle ne peut plus me voir ou me dire « Serre-moi ». Nos mains ne se toucheront plus, Nous ne nous parlerons pas… Il me restera cependant tant de choses d’elle, il va falloir que je les compte. D’ailleurs, Je commence demain…

Je redeviens un petit garçon, celui qui rêvait pour sa mère qu’Il changeait la vie d’un coup de baguette magique, celui qui lui disait, « Si tu m’emmènes, On ira… »

Maman, je n’ai pas tenu mes promesses…Pardon.

myriam