Destination : 150 , Love story


L'ange dégarni

Cette année-là, l'hiver s'était incrusté longuement, dans la nature comme dans mon coeur. On aurait peut-être des bourgeons tardifs, si tant est que quoi que ce soit puisse éclore de cette froidure.



Je tentais de me persuader, à coup de sagesse populaire, que « le feu couvait assurément sous la cendre », mais sans y croire, tant le gel m'envahissait, résultat inattendu et contradictoire de la douleur écarlate qui m'avait embrasée lors de son départ. La banquise recouvrait désormais

l'emplacement de mes failles intimes.



Ma vie ressemblait plus à Pompéi qu'au Piton de la Fournaise, et mes volcans intérieurs paraissaient éteints pour des millénaires.



Tout était contradiction dans ma vie, élans immobiles, désirs froids, imagination réaliste, obscurité éclairée. J'étais devenue la reine de l'oxymore. Définitivement.



Ma mémoire, quand par hasard elle affleurait à ma conscience, me faisait l'effet d'un champ de bataille au charivari obsolète, un authentique foutoir, où se mélangeaient en vrac souvenirs prescrits et douleurs enfouies.



Par moments, j'avais un courage subit : j'avançais la main, tentant de soulever prudemment le tissu qui recouvrait mon passé. Mais ma prudence était vaine, tout s'effritait, le voile était périmé. Et la part de mon enfance qu'il cachait soigneusement partait en lambeaux. Comme ma peau après

un coup de soleil. Sauf que ce n'était pas ici une simple histoire d'épiderme.



Peu avant le printemps, mon patron me confia une interview dont personne dans l'équipe ne voulait se charger. Je n'étais pas dans une position qui m'aurait permis de refuser. L'homme avait une solide réputation de misanthrope, mais il était aussi une gloire montante de la sculpture.



Il s'appelait Séraphin, c'est sans doute pour ça qu'il me rappela immédiatement les anges des fresques baroques. La lumière et la douceur de son regard y étaient sans doute aussi pour quelque chose. A la chevelure près. Mais qui a dit qu'il ne puisse pas exister d'ange dégarni ? Ca ne cadrait pas vraiment avec le portrait qu'on m'en avait fait.



Mais finalement, connaissant mon patron, j'aurais dû m'en douter. On n'avait jamais eu la même perception de la réalité.



En le regardant, je me souvins de ce mot d'enfant d'un de mes fils, à qui j'avais conseillé de prendre son élan avant de sauter et qui s'était retourné, cherchant un « élan », aussi fougueux qu'invisible. J'avais découvert ce jour-là que cet animal fétiche imaginaire l'accompagnait tout le temps. Si mon interlocuteur avait jamais eu un élan, l'animal avait

sûrement perdu de sa fougue, il était maintenant calme. Ou plutôt pacifié.

Il y avait encore une lointaine couleur d'enfance dans son regard, mais plus la moindre hâte. Cet homme-là avait tout son temps.



Séraphin avait un visage étrange, plat et lisse, en face de limande, dont émergeait à grand peine un appendice étiolé, qu'on n'identifiait qu'après coup comme un nez,

essentiellement à cause de sa place entre le trait de la

bouche et les fentes des yeux. Il me pria de m'asseoir, et se mit à me regarder en silence.



J'étais infiniment tendue. D'une voix mal assurée,j'entrepris de lui poser la première question que j'avais préparée. Il sourit doucement sans me répondre. J'attendis un peu, mais rien ne vint. Il était là, posé devant moi. Plus que pacifié, complètement zen. Rien ne pressait, mais je continuai, une deuxième, puis une troisième question.



Il mit un temps infini à se décider. Lorsqu'il parla enfin, d'une voix basse et légèrement tremblée, ses paroles furent rares, précieuses, étoilées.



Entre elles, les longs silences dont il émaillait sa pensée me semblaient curieusement emplis d'un vacarme perforant. Je n'entendais qu'eux. Au delà des tympans, ça me vrillait doucement le cerveau. Le souvenir d'une très douce et très lointaine douleur.



On resta là un temps indéfini, entre la musique de ses mots et la transformation progressive du silence en bruissement coloré. Il y eut ensuite le soleil caressant ma peau. Plus tard, une timide percée de son sourire.



C'est de ce moment-là précis que je date le signal de mon dégel.



Finalement, les bourgeons étaient précoces.



.



christine c.