Destination : 18 , Détournements majeurs.


Le chat de Carabas

Je l'ai vu venir de loin avec ses bottes de sept lieues. Il m'appelait mon chat, mon trésor. Il venait d'hériter de son père, un boulanger qui descendait lui-même d'une longue lignée de meuniers, un moulin qu'il habitait et un âne dont il se servait pour séduire ma petite Benoîte. Il ne voyait plus ses frères qui comptaient bien faire fructifier les actions qui leur avaient été léguées et ignoraient ce pique-assiette, ce traîne-savate. Il cueillait des fruits dans les vergers abandonnés et les offrait. Il faisait visiter son moulin et promenait les enfants à dos d'âne pour quelques sous. Il était né près du Château de Kernevenoy et se prenait pour le Marquis de Carabas. Il faut bien dire qu'il en avait la prestance, s'il n'en avait pas la tenue.



Un jour, il m'appela, affolé. Pendant son absence, son moulin avait brûlé. Il n'avait plus de vêtements décents. Qu'auriez-vous fait à ma place ? J'arpentais le quartier, interpellant les gens des pompes funèbres (leur magasin jouxte l'endroit où je vends mes fleurs), la boulangère et ses employées. J'entrai dans toutes les boutiques et n'entendis qu'un concert de louanges à son sujet et de tristesse à le savoir dans le besoin. C'était à se demander s'ils avaient été victimes d'un quelconque ensorcellement pour qu'ils soient tous unanimes ou si le grâcieux individu, « sans bruit, sans fiel et sans courroux », avait su s'insinuer jusque dans leurs maisons, jusque dans leurs ruelles. Ils furent si généreux, les femmes surtout, qu'il put se vêtir non seulement pour l'hiver entamé, mais pour le printemps qui suivrait. Il lui vint des goûts raffinés et sa mise devint bien plus élégante que lorsque je l'avais connu.



Je m'étais démenée pour lui, il était encore là dans mes jambes, faisant patte de velours, continuait à emmener Benoîte faire des promenades à la sortie de notre petite cité. Toutefois, depuis que le bijoutier, M. Leroy, l'avait recueilli chez lui sur les sollicitations de son épouse, la plantureuse Hortense, je me rendais compte qu'il n'était plus tout à fait le même.



Il lui arriva une aventure dont il ne se vanta pas mais qui fut portée à ma connaissance bien plus tard. Alors qu'il était assis à la terrasse du Café du Commerce à siroter un calva, il surprit une conversation entre le fils du notaire et celui du procureur qui ne lui laissa aucun doute sur leur façon d'occuper leurs loisirs.



Le lendemain, il sonna à la grille du manoir de Maître Logré, le plus riche propriétaire de notre bourgade. C'était un homme très impressionnant tant par la hauteur que par la rondeur de sa stature, un homme aux allures de barrique qui avait une réputation de gros mangeur mais aussi de grand froussard, un homme tout petit par son courage et qui vivait seul avec son fils depuis que sa mégère de femme, fauchée par une voiture, avait cessé de régenter sa vie. Ils eurent une conversation sans témoins, mais je peux m'imaginer que, si le notaire avait pu rentrer dans un trou de souris, il se serait exécuté sur le champ.



Notre jeune téméraire ne fit qu'une bouchée du vieux et, de ce jour, s'installa dans le pavillon inhabité des gardiens. Il se rendit utile de mille manières sans gros effort, devint indispensable dans ce foyer qui allait à vau-l'eau. Sur ces entrefaites, le fils Logré disparut, le ventre lardé d'un coup de couteau, une affaire de drogue qui avait mal tourné. La menace qui pesait sur le notaire était donc levée mais le père effondré avait pris l'habitude de se reposer sur son ancien maître-chanteur. Il ne survécut d'ailleurs pas longtemps à son rejeton et mourut d'apoplexie, installé devant un festin gargantuesque et bien arrosé.



Lorsqu'un de ses anciens collègues vint pour régler sa succession, qui découvrit-il couché sur le testament sinon notre marquis de Carabas qui, hélas, délaissa aussitôt la petite fleuriste que je suis, son petit chat, pour se précipiter à la bijouterie et y faire une cour régulière à Aurore, la jeune oiselle de séant. Celle-ci s'était amourachée de lui, lorsqu'il était encore démuni, bien qu'elle fut convoitée par le rocker célèbre qui venait régulièrement en villégiature à l'Hôtel du Lion d'Or. M. Leroy n'eut pas d'argument à opposer à l'union des deux tourtereaux et je demeurais seule dans mon lit à rêver au Prince Charmant !





Moralité

Si le fils d'un boulanger, avec tant de rapidité,

Est préféré à une célébrité

Et se fait regarder avec des yeux mourants

C'est que l'habit, la mine et la jeunesse

Pour inspirer de la tendresse

N'en sont pas des moyens toujours indifférents.

Danièle Perrault (fortement inspiré par Charles, du même nom, Académicien français, auteur du « Chat Botté » et de la 2e moralité de ce conte, dont je n'ai altéré que les trois premiers vers.)

Danièle