Destination : 100 , Escale et bilan


Un Automne en Gascogne

Septembre était arrivé. Tout le monde était reparti, retrouver son chez soi après la trêve estivale. Tous, sauf moi : j’étais restée.

Rien ni personne ne m’attendait pour cette rentrée. Divorcée depuis une dizaine d’année ; deux enfants qui avaient chacun leur vie dont un à des milliers de kilomètres, de l’autre côté de l’océan et, surtout, jeune retraitée. J’avais travaillé trente ans au paradis, au milieu des livres d’une bibliothèque de la banlieue Lyonnaise. J’avais laissé mon poste avec beaucoup de tristesse et une certaine appréhension face à l’inconnu qui m’attendait : peur du vide, de l’ennui, de la solitude… L’idée de rester en vacances pour ma première non-rentrée m’avait donc semblée excellente.

J’avais d’abord prolongé mon séjour pour une semaine, puis un mois. J’avais été saisie par la tranquillité de cette campagne gersoise, les nuits d’été emplies d’étoiles que je n’avais jamais aperçues auparavant, le charme des villages et les couleurs des champs. J’avais aimé entendre les sonneries des cloches des églises égrener les heures qui passaient, et appris par ailleurs que nul Quasimodo ne se cachait dans les tours pour se suspendre aux cordes. La technologie avait pris le pas et modernisé le fonctionnement.

Le changement de saison m’a eue par surprise. Les bruns de la terre, du plus clair au plus sombre selon la nature des sols, ont peu à peu remplacé les jaunes des tournesols, les rouges des colzas, les verts tendre des maïs. La lumière elle-même a changé ; moins vive, comme atténuée, le soleil remplaçait sa vigueur estivale par une douceur automnale aux reflets orangés. Les journées bleu-azur jouaient les prolongations même si la nuit tombait maintenant plus vite et, avec elle, la fraicheur bienvenue après des heures de chaleur encore intenses. Ici, l’été Indien n’est pas un mythe.

J’ai observé avec intérêt le ballet des moissonneuses dans les champs de maïs, de sorgho ou de soja désormais noirs et brûlés par le soleil. Les vendangeuses, dont j’entendais le ronronnement tôt le matin, sont de drôles de bestioles, hautes sur pattes. Ces travaux agricoles étaient pour moi un spectacle nouveau, parfois déroutant ou agaçant quand je restais coincée derrière un engin sur une petite route isolée. Cela faisait partie de la vie d’ici.

Octobre est arrivé, j’ai décidé d’allonger encore un peu mon séjour. Il me semblait que l’automne commençait véritablement : la nature s’est embrasée, une explosion de couleurs flamboyantes, le dernier chant du cygne avant l’arrivée de l’hiver. (Chant du phénix, devrais-je dire, la nature renait toujours). J’ai découvert les promenades sur les sentiers de forêts, les chênes et les châtaigniers, les fougères brunes et les chardons hérissés.

J’ai aimé la pâleur des levers de soleils ; les brumes matinales flottant comme des voiles de mariées sur les vallées où serpentent de petits ruisseaux ; j’ai été émerveillée quand, émergeant du brouillard, la silhouette gracieuse d’un village de pierre se dessinait à l’horizon. J’ai regardé passer les vols d’oiseaux migrateurs, oies et canards sauvages, qui parfois se posaient près d’un lac derrière la maison. Je n’ai pas aimé les coups de fusils qui résonnaient parfois, troublant la quiétude de cette campagne. Cela aussi faisait partie du décor.

Je pensais parfois à mon ancienne vie, mais comme à quelque chose de lointain, quelque chose qui avait été moi mais ne l’était déjà plus. Mon appartement ne me manquait pas. Ma fille était venue avec ses enfants pendant les vacances de la Toussaint, elle m’avait apporté quelques affaires auxquelles je tenais plus particulièrement et des vêtements chauds, sans que je lui aie demandé quoi que ce soit. J’y ai vu un signe, un encouragement muet à prendre mon temps.

Novembre a commencé sous une pluie battante, il parait que c’est souvent le cas. Il faudrait que je reste au moins un an pour le vérifier. Je ne sais pas encore si ce sera le cas, je n’y pense pas vraiment, je me laisse porter par le vent. Le propriétaire du gite a accepté de transformer ma location en un bail mensuel renouvelable. À cette période de l’année, il n’y a plus beaucoup de réservations, il était donc ravi de cette aubaine. Et je m’entends plutôt bien avec son épouse. Nous avons sympathisé grâce à notre passion commune pour la lecture. Elle m’a emmenée à la bibliothèque du village dont elle est responsable, avec deux amies. L’endroit n’a rien à voir avec les médiathèques citadines auxquelles je suis habituée. C’est une vieille maison mise à disposition par la mairie, sur deux étages, aménagée au petit bonheur la chance et dont la collection est un joyeux fourre-tout de livres donnés, récupérés, achetés, rapiécés. C’était doux et gai, je m’y suis tout de suite sentie à l’aise. J’ai proposé d’aider à organiser l’espace : les trois amies ont été emballées et m’ont accueillie à bras ouverts. Depuis, j’y passe presque tous mes après-midi.

Et c’est très bien parce que le temps est décidément changeant, à cette période. Dans une même journée, on peut passer du soleil à la pluie en une fraction de seconde. Ce sont les giboulées d’automne, parait-il. Dans les champs, les sillons des labours évoquent un alignement symétrique parfait ; le paysage s’étire à perte de vue, avec ci-et-là une haie, un arbre ou un bosquet. Les vaches sont rentrées dans les étables, elles ne sortent plus que dans les prés autour des maisons, quand le temps le permet. Certains matins, le froid est véritablement mordant et une mince couche de givre recouvre le jardin. Ces jours de froid, la pluie laisse la place à un ciel bleu très pâle, presque polaire.

Mes après-midis à la bibliothèque sont très instructives. Mes nouvelles amies parlent de mille choses, de la météo, des gens du coin, des champignons, des animaux, de la famille, de l’actualité politique mais pas trop parce que « de toutes façons, les gens d’en haut, ils y comprennent rien à ce qu’on vit, nous, les gens d’en bas, surtout les bouseux de la campagne comme nous ». Et elles se marrent en disant ça, et je me marre avec elle. Je me dis que ce serait rigolo, peut-être, de devenir une bouseuse moi aussi…

Parmi elles, il y a Adeline, une drôle de nana. C’est une fille d’ici, elle y est toujours restée. Fille de paysan, elle s’est marié avec un agriculteur et son fils est devenu exploitant agricole (« ça c’est pour que tu sentes bien comment nous aussi on est monté dans l’échelle sociale, à la campagne, et sans changer de travail ! », comme elle me l’explique en rigolant comme une baleine). Elle connait tout et tout le monde, et surtout les potins. Ça, ça m’intéresse moyennement mais par contre, j’adore quand elle m’emmène champignonner avec elle. Elle essaie de me faire reconnaitre les champignons mais c’est peine perdue ! Elle me montre les différentes espèces d’oiseaux, les plantes des bois, les traces des animaux. Elle m’apprend des petits trucs du coin comme chercher la chaine des Pyrénées, vers le Sud (présage de pluie) ou observer la couleur du coucher du soleil sur l’Atlantique, à l’Ouest (présage de beau temps).

Nous arrivons au mois de décembre et je suis encore là. Je vais aller passer les fêtes chez ma fille, j’en profiterai pour faire un saut chez moi. Mon fils revient s’installer en France, après deux ans passés à l’étranger. Je vais lui prêter l’appartement pendant quelques temps alors, il faut que je fasse de la place dans les placards. L’idée de faire du vide ne me rend pas triste, au contraire. J’ai l’impression que ça fait partie du processus, de cette espèce de pause prise un peu par hasard et que je peux prolonger à ma guise.

L’automne touche à sa fin, l’hiver approche, il fait relativement doux. La météo varie en fonction du vent : tant que souffle le vent d’Autan, le vent des fous comme ils disent, il ne pleuvra pas mais attention quand il s’arrête ! Le vent de Bayonne est assez fantasque et peut amener de sacrés tempêtes depuis l’océan… Le vent du Nord, lui, fait rougir le bout du nez et geler les jardins. Les moineaux tournent autour de la maison à la recherche d’un peu de nourriture. Je dois aussi les protéger du chat qui est venu se réfugier chez moi, un soir de tempête. Il arrivait de la ferme voisine, il s’entendait pas avec les autres matous de la maison alors il a cherché un chez lui rien que pour lui, loin des autres. Un peu comme moi ? On s’entend bien tous les deux. Je l’appelle « le chat », à défaut d’avoir trouvé mieux. Peut-être que pour lui, je suis l’humaine ?

Je pense que je vais rester quelque temps encore. Je voudrais voir le printemps qui revient, je voudrais aussi voir si la nature sera exactement telle que je l’ai vue la première fois, l’été dernier. Et qui sait, peut-être que je resterai un peu plus longtemps, pour vivre encore un automne en Gascogne ?

Myriam